Plus de la moitie des langues du monde utilisent des tons

Si vous parlez français, anglais, espagnol ou arabe, vous appartenez à une minorite linguistique. Non pas en nombre de locuteurs, mais en termes de systèmes sonores : votre langue n'utilisé pas de tons lexicaux. Or, entre 60 et 70% des langues du monde sont tonales, selon les estimations du World Atlas of Language Structures (WALS).

Une langue tonale est une langue dans laquelle la hauteur du son (aigu, grave, montant, descendant) change le sens d'un mot. Ce n'est pas l'intonation de la phrase (le français monte en fin de question), c'est le ton de chaque syllabe qui determine si vous parlez d'une mère ou d'un cheval (en mandarin, "ma" avec quatre tons differents donne quatre mots completement differents).

Les langues tonales ne sont pas une curiosite exotique. Elles representent la norme linguistique humaine. Ce sont les langues non tonales qui font exception.


Qu'est-ce qu'un ton, concretement ?

Le concept

Un ton est une variation de hauteur melodique appliquee à une syllabe ou à un mot. Dans une langue tonale, deux mots identiques en termes de consonnes et de voyelles peuvent avoir des sens completement differents selon le ton utilisé.

Exemples concrets

Mandarin (4 tons + 1 neutre) :

  • ma (ton 1, haut plat) = mère
  • ma (ton 2, montant) = chanvre
  • ma (ton 3, descendant-montant) = cheval
  • ma (ton 4, descendant) = insulter

Yoruba (3 tons) :

  • oko (ton haut) = mari
  • oko (ton moyen) = houe
  • oko (ton bas) = vehicule

Vietnamien (6 tons) :

  • ma = fantome, mère, mais, tombe, cheval, pousse de riz (6 sens differents selon le ton)

Types de systèmes tonaux

Les linguistes distinguent deux grands types :

  1. Tons de registre (haut, moyen, bas) : typiques des langues africaines (yoruba, igbo, ewe, haoussa). Le ton est relativement stable sur chaque syllabe.
  2. Tons de contour (montant, descendant, montant-descendant) : typiques des langues d'Asie du Sud-Est (mandarin, vietnamien, thai, cantonais). Le ton glisse au sein de la syllabe.

La carte du monde des langues tonales

Region Exemples Type de tons Nombre de tons
Afrique de l'Ouest Yoruba, igbo, ewe, fon Registre 2-3
Afrique centrale Lingala, kikongo Registre 2
Asie de l'Est Mandarin, cantonais Contour 4-6
Asie du Sud-Est Vietnamien, thai, lao Contour 5-6
Ameriques Nahuatl, zapoteque Registre 2-3
Oceanie Certaines langues papoues Mixte 2-4

L'Afrique subsaharienne est la region la plus riche en langues tonales. La quasi-totalite des langues Niger-Congo (la plus grande famille linguistique du monde, plus de 1 500 langues) sont tonales. Le wolof est l'une des rares exceptions.


Ce que les neurosciences revelent

Le cerveau des locuteurs tonaux est different

Une etude publiee dans Nature Neuroscience (Zatorre et al., 2002, McGill University) a montre que les locuteurs de langues tonales traitent les hauteurs de son dans des regions cerebrales differentes de celles des locuteurs non tonaux. Chez les locuteurs de mandarin, le gyrus temporal superieur gauche (une zone liee au langage) est plus active lors du traitement des tons, alors que chez les anglophones, c'est le gyrus temporal superieur droit (une zone liee à la musique) qui s'active.

Autrement dit : pour un locuteur de mandarin, un ton est un fait linguistique. Pour un anglophone, c'est un fait musical. Le cerveau ne traite pas la même information de la même facon.

Oreille absolue et langues tonales

Une etude de Diana Deutsch (University of California San Diego, publiee dans le Journal of the Acoustical Society of America, 2006) a revele que les locuteurs natifs de mandarin et de vietnamien ont une probabilite significativement plus elevee de posseder l'oreille absolue (la capacite d'identifier une note musicale sans référence). Parmi les étudiants en musique du Central Conservatory of Music de Pekin, 60% avaient l'oreille absolue, contre 14% dans un conservatoire americain equivalent.

L'hypothese : le fait d'utiliser les tons quotidiennement pour communiquer développé une precision auditive qui se transfere à la perception musicale.

Plasticite cerebrale et apprentissage tardif

Une etude de Patrick Wong (Northwestern University, publiee dans Nature Neuroscience, 2007) a montre que les adultes anglophones qui apprennent a distinguer des tons developpent de nouvelles connexions neuronales dans le tronc cerebral. Apprendre une langue tonale a l'age adulte modifie litteralement la structure du cerveau.

Cette plasticite fonctionne dans les deux sens : les musiciens trouvent plus facile d'apprendre les tons, et les locuteurs tonaux montrent des avantages dans les taches musicales.


Pourquoi les langues a tons sont difficiles (et fascinantes) pour les Europeens

Le probleme de la "surdite tonale"

Les locuteurs de langues non tonales ne sont pas sourds aux tons. Ils les entendent parfaitement. Mais leur cerveau les classe comme "musique" ou "intonation", pas comme "sens". Quand un francophone entend "ma" avec un ton haut ou un ton descendant, il percoit une variation melodique, pas une différence de sens.

C'est ce que les linguistes appellent la "surdite fonctionnelle" : l'information est recue mais pas traitee comme pertinente. L'apprentissage d'une langue tonale consiste a requalifier ces variations de hauteur, a les faire passer de la categorie "musique" à la categorie "langage".

Les bonnes nouvelles

  1. Les musiciens ont un avantage : si vous jouez d'un instrument ou chantez, votre oreille est déjà entrainee aux variations de hauteur.
  2. Le contexte aide : dans une conversation reelle, le contexte desambiguse la majorite des confusions tonales. Vous ne serez pas incompris a chaque mot.
  3. Les tons s'apprennent : l'etude de Wong (2007) montre que la plasticite cerebrale fonctionne a tout age. Les adultes PEUVENT apprendre les tons, même si c'est plus lent que pour un enfant.
  4. La pratique fonctionne : comme pour tout apprentissage, la repetition et l'exposition creeent de nouvelles connexions neuronales. Six mois de pratique reguliere suffisent pour percevoir les tons de maniere automatique.

5 langues tonales a decouvrir

1. Le yoruba (3 tons, Afrique de l'Ouest)

47 millions de locuteurs. Trois tons nets et distincts. Entree ideale dans le monde des langues tonales africaines. La musique Afrobeats est un outil d'apprentissage naturel.

2. Le mandarin (4 tons + neutre, Asie de l'Est)

920 millions de locuteurs natifs. Quatre tons de contour. La langue tonale la plus etudiee au monde, avec le plus de ressources pedagogiques disponibles.

3. Le vietnamien (6 tons, Asie du Sud-Est)

85 millions de locuteurs. Six tons (le maximum courant). Repute difficile, mais l'alphabet latin (quoc ngu) facilite la lecture. La cuisine vietnamienne est un excellent pretexte d'immersion.

4. L'ewe (3 tons + glissants, Afrique de l'Ouest)

7 millions de locuteurs (Togo, Ghana). Systeme tonal complexe avec des tons de contour en plus des tons de registre. La musique ewe (agbadza, borborbor) est fascinante.

5. Le cantonais (6-9 tons, Asie de l'Est)

85 millions de locuteurs. Le système tonal le plus complexe parmi les langues a grande diffusion. Langue de la pop cantopop, du cinema de Hong Kong et de la cuisine dim sum.


L'avantage inattendu : apprendre une langue tonale rend votre cerveau meilleur

Les recherches de Zatorre, Wong et Deutsch convergent sur un point : l'apprentissage d'une langue tonale ameliore la perception auditive generale, pas seulement pour les tons. Les apprenants de mandarin montrent une meilleure capacite a distinguer les emotions dans la voix, a percevoir les nuances musicales et a maintenir l'attention auditive dans un environnement bruyant.

Apprendre le yoruba ou le mandarin ne rend pas seulement bilingue : ca rend l'oreille plus fine, le cerveau plus flexible et la perception du monde plus riche.


Sources

  • WALS, World Atlas of Language Structures [https://wals.info]
  • Zatorre, R.J. et al. "Structure and function of auditory cortex", Nature Neuroscience, 2002
  • Deutsch, D. et al. "Absolute pitch among students in an American music conservatory", Journal of the Acoustical Society of America, 2006
  • Wong, P.C.M. et al. "Musical expérience shapes human brainstem encoding of linguistic pitch patterns", Nature Neuroscience, 2007
  • Ethnologue, 26e edition (SIL International) [https://www.ethnologue.com]

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