Deux langues, un même massif

Dans les hautes terres qui s'etirent du sud de la Colombie jusqu'au nord de l'Argentine, deux grandes langues autochtones coexistent depuis des sièclés : le quechua et l'aymara. Elles partagent un territoire, un climat, des traditions textiles et agricoles, mais elles ne sont pas parentes. Ce sont deux familles linguistiques distinctes, deux facons differentes de decouper le monde.

Si vous envisagez d'apprendre une langue andine, la question se pose tot ou tard : laquelle choisir ? Ce comparatif vous donne les elements concrets pour decider.


Combien de locuteurs ? Ou sont-ils ?

Le quechua : la langue autochtone la plus parlée d'Amerique du Sud

Selon Ethnologue (27e edition), le quechua regroupe un ensemble de varietes dialectales parlées par environ 8 a 10 millions de personnes, réparties principalement entre le Perou (environ 4 millions), la Bolivie (environ 2,8 millions), l'Equateur (environ 2 millions), ainsi que des communautés plus petites en Argentine, en Colombie et au Chili.

Le quechua n'est pas une langue unique mais un continuum dialectal. Les deux branches principales sont :

  • Quechua I (Waywash) : parlé dans les Andes centrales du Perou (regions de Junin, Ancash, Huanuco)
  • Quechua II (Wampuy) : la branche la plus etendue, qui inclut le quechua de Cusco, le quechua bolivien (quechua sureno) et le kichwa equatorien

Le quechua de Cusco-Collao et le quechua bolivien sont mutuellement intelligibles et constituent la variete la plus enseignee a l'étranger.

L'aymara : la langue de l'Altiplano

L'aymara compte entre 1,5 et 2,5 millions de locuteurs selon les sources (Ethnologue, recensements nationaux). La grande majorite vit en Bolivie (departements de La Paz, Oruro, Potosi), suivi du Perou (region de Puno, departement de Tacna) et d'une petite communauté dans le nord du Chili.

Contrairement au quechua, l'aymara présente une homogeneite dialectale remarquable. Un locuteur de La Paz comprend sans difficulte un locuteur de Puno. Cette unite facilite l'apprentissage : une seule variete a maitriser.

L'aymara est langue officielle en Bolivie (avec le quechua et 34 autres langues autochtones, selon la Constitution de 2009) et est reconnu au Perou.

Verdict geographique : le quechua couvre un territoire beaucoup plus vaste et touche plus de pays. L'aymara est concentre sur l'Altiplano boliviano-peruvien. Si votre projet concerne l'Equateur, le quechua est le seul choix. Si c'est La Paz ou le lac Titicaca, l'aymara est la langue du quotidien.


Origines et liens historiques

Des familles linguistiques separees

Malgre leur proximite geographique, le quechua et l'aymara n'appartiennent pas à la même famille linguistique. Le quechua forme sa propre famille (la famille quechua), et l'aymara appartient à la famille aru (ou jaqi), qui inclut egalement le jaqaru et le kawki, deux langues en danger extreme parlées dans la region de Yauyos au Perou.

Cette distinction est importante : ce ne sont pas des "dialectes" l'un de l'autre, mais bien des langues de lignees differentes.

Pourquoi se ressemblent-elles alors ?

Des sièclés de contact linguistique ont cree des convergences : du vocabulaire partage, des structures grammaticales paralleles, des calques. Les linguistes parlent d'un "Sprachbund" andin, c'est-a-dire une zone ou des langues non apparentees ont évolué ensemble sous l'influence mutuelle.

L'Empire inca (Tawantinsuyu, XVe-XVIe sièclés) a impose le quechua comme langue administrative dans des territoires ou l'aymara etait déjà parlé. Ce bilinguisme force a laisse des traces durables.

Aujourd'hui encore, de nombreux locuteurs de l'Altiplano sont bilingues quechua-aymara, surtout dans la zone de transition autour du lac Titicaca.


Structure des langues : ce qui attend l'apprenant

Le quechua : agglutinant et regulier

Le quechua est une langue agglutinante, c'est-a-dire qu'on construit les mots en empilant des suffixes sur une racine. Un seul mot quechua peut exprimer ce qui demanderait une phrase entiere en français.

Exemple :

  • wasi = maison
  • wasiy = ma maison (y = possessif 1ere personne)
  • wasiypi = dans ma maison (pi = locatif)
  • wasiypichu? = dans ma maison ? (chu = interrogatif)

L'ordre des mots est SOV (Sujet-Objet-Verbe). La conjugaison est reguliere avec très peu d'exceptions. Il n'y a pas de genre grammatical.

Le quechua possede trois voyelles phonemiques (/a/, /i/, /u/), ce qui simplifie la prononciation pour les francophones. Les consonnes incluent des sons ejectives et aspirees (p', t', k', ph, th, kh) qui n'existent pas en français mais s'acquierent avec la pratique.

Quelques mots pour sentir la langue :

  • Allillanchu? = Comment allez-vous ?
  • Allillanmi = Je vais bien
  • Sulpayki = Merci
  • Ari / Mana = Oui / Non
  • Rimay = parler
  • Yachay = savoir, apprendre

L'aymara : logique trivalente et evidentialite

L'aymara est egalement agglutinant, avec un système de suffixes comparable au quechua. L'ordre des mots est aussi SOV.

Ce qui distingue l'aymara, c'est son système d'evidentialite grammaticale : chaque enonce doit indiquer si le locuteur a vu de ses propres yeux ce qu'il rapporte, s'il l'a appris par ouie-dire, ou s'il le deduit. Ce n'est pas optionnel, c'est encode dans la grammaire.

Exemple :

  • Jupax saratayna = Il/elle est parti(e) (je l'ai vu)
  • Jupax saratapachawa = Il/elle est parti(e) (on me l'a dit)

Ce système fascine les linguistes et les philosophes. Le linguiste Alfredo Torero et d'autres chercheurs ont souligne que l'aymara impose une rigueur epistemologique dans le discours quotidien.

L'aymara possede aussi trois voyelles (/a/, /i/, /u/) et un système consonantique avec des ejectives et des aspirees, très proche de celui du quechua.

Quelques mots pour sentir la langue :

  • Kamisaki? = Comment allez-vous ?
  • Walikiwa = Je vais bien
  • Yuspagara = Merci
  • Jisa / Janiwa = Oui / Non
  • Aruna = parler
  • Yatiqana = apprendre

Verdict difficulte : les deux langues sont agglutinantes et partagent des traits phonologiques similaires. Le quechua est souvent considere comme legerement plus accessible aux debutants, en raison de la regularite de sa grammaire et de ressources pedagogiques plus abondantes. L'aymara ajoute la complexite de l'evidentialite, mais cette particularite est aussi ce qui le rend intellectuellement passionnant.


Vitalite culturelle et politique linguistique

Le quechua : une renaissance inegale

Le quechua beneficie d'un interet croissant depuis les années 2000. Au Perou, la loi 29735 (2011) declare le quechua langue officielle et impose son usage dans les services publics des regions quechuaphones. En pratique, l'application reste limitee, mais la symbolique est forte.

En Equateur, le kichwa est reconnu comme langue de relation interculturelle par la Constitution de 2008. Des radios communautaires, des programmes televisuels et une production musicale (hip-hop en quechua, rock andin) contribuent a sa visibilite.

En Bolivie, la Constitution de 2009 reconnait 36 langues officielles dont le quechua, et l'education interculturelle bilingue (EIB) est un pilier de la politique educative.

Cependant, la transmission intergenerationnelle reste fragile. Dans les grandes villes (Lima, Quito, Cochabamba), les parents tendent a parler espagnol a leurs enfants pour des raisons de mobilite sociale. Le quechua reste fortement associé à la ruralite et à la pauvrete, un stigmate que les mouvements de revitalisation tentent de combattre.

L'aymara : une fierte communautaire intense

L'aymara beneficie d'un ancrage identitaire très fort en Bolivie, renforce par la presidence d'Evo Morales (2006-2019), lui-même d'origine aymara. Le festival du Nouvel An aymara (Willka Kuti, au solstice de juin) est devenu un evenement national. La wiphala (drapeau aymara arc-en-ciel) est un symbole officiel de l'Etat bolivien.

A El Alto, ville de plus d'un million d'habitants adjacente a La Paz, l'aymara est la langue dominante du marche, de la rue et des médias locaux. C'est l'une des rares langues autochtones des Ameriques a être une véritable langue urbaine.

La production culturelle en aymara est dynamique : musique (huayno, cumbia andine avec paroles en aymara), cinema (le film bolivien "Utama", 2022, entierement en aymara, a ete selectionne a Sundance), et une présence croissante sur les réseaux sociaux.


La diaspora : ou pratiquer en dehors des Andes ?

Communautes andines en Europe et en Amerique du Nord

La diaspora peruvienne est significative en Espagne (Madrid, Barcelone), en Italie, aux Etats-Unis (New York, New Jersey, Floride) et en Argentine (Buenos Aires). Les Boliviens sont présents en Argentine (Buenos Aires, ou la communauté bolivienne depasse le million de personnes), en Espagne et au Bresil.

Dans ces communautés, l'espagnol domine les echanges, mais le quechua et l'aymara restent vivants dans les cercles familiaux et les fêtes communautaires. Les associations culturelles andines organisent regulierement des cours de langue, des ateliers de tissage et des celebrations du Inti Raymi ou du Willka Kuti.

En France, la communauté andine est plus reduite mais présente, surtout en Ile-de-France. Des associations comme Kawsay ou le Centre culturel peruvo-bolivien proposent occasionnellement des initiations au quechua.

Verdict diaspora : le quechua à une diaspora plus large et plus dispersee. L'aymara est plus concentre (principalement en Argentine et en Espagne). Dans les deux cas, la pratique en dehors des Andes demande un effort proactif de recherche de locuteurs.


Ressources pedagogiques disponibles

Pour le quechua

Le quechua dispose de l'ecosysteme pedagogique le plus développé parmi les langues autochtones des Ameriques :

  • Universites : l'Universite de San Marcos (Lima), l'Universite de Cusco (UNSAAC), l'INALCO (Paris), les universites de Leiden et de Bonn proposent des cursus de quechua
  • Manuels : "Quechua, manuel de langue" de Cesar Itier (INALCO/L'Asiateque), référence pour les francophones
  • En ligne : des cours sur YouTube (chaines comme "Quechua Marka"), des applications (Mango Languages inclut le quechua), et des communautés Discord
  • Dictionnaires : le dictionnaire quechua-espagnol de l'Academie Paysanne du Quechua (Academia Mayor de la Lengua Quechua, Cusco)

Pour l'aymara

L'aymara dispose de moins de ressources, mais la qualité est au rendez-vous :

  • Universites : l'Universite Mayor de San Andres (La Paz), l'INALCO (Paris), l'Universite de Floride
  • Manuels : "Aymara: compendio de estructura fonologica y gramatical" de Lucy Therina Briggs, un classique de la linguistique aymara
  • En ligne : la communauté est plus petite mais très engagee. Le site Aymara Uta propose des ressources gratuites. Des chaines YouTube comme "Jach'a Uru" enseignent l'aymara basique
  • Radio : Radio San Gabriel (La Paz), la plus ancienne radio en aymara, emet depuis 1955

Verdict ressources : le quechua à un avantage net en volume de materiel pedagogique. L'aymara est moins couvert mais compense par la qualité de ses ressources academiques et l'engagement de sa communauté.


Quel profil pour quelle langue ?

Choisissez le quechua si vous...

  • Avez des liens avec le Perou, la Bolivie ou l'Equateur et souhaitez communiquer avec les communautés rurales
  • Voyagez dans les Andes centrales (Cusco, Vallee Sacree, Machu Picchu) et voulez depasser l'expérience touristique
  • Vous interessez a l'histoire inca et souhaitez lire les chroniques coloniales en version bilingue
  • Cherchez la langue autochtone sud-americaine avec le plus de ressources et de locuteurs
  • Travaillez dans la cooperation internationale, l'anthropologie ou l'education interculturelle en zone andine

Choisissez l'aymara si vous...

  • Avez des liens avec la Bolivie (La Paz, El Alto, Oruro) ou la region de Puno au Perou
  • Etes fascine par une langue dont la grammaire encode la source de chaque information (evidentialite)
  • Vous interessez aux mouvements indigenes et à la politique bolivienne contemporaine
  • Cherchez une langue moins enseignee et donc plus distinctive sur un CV de linguiste, d'anthropologue ou de cooperant
  • Etes attire par la culture de l'Altiplano : le lac Titicaca, les salar d'Uyuni, les fêtes patronales, le Carnaval d'Oruro (patrimoine UNESCO)

Peut-on apprendre les deux ?

Oui, et c'est même une trajectoire classique pour les andinistes (chercheurs specialises dans les Andes). Le contact prolonge entre quechua et aymara fait que les deux langues partagent un nombre significatif de racines lexicales et de structures. Passer de l'une a l'autre est plus facile que de passer, par exemple, du japonais au coreen.

L'ideal est de commencer par celle qui correspond a votre contexte immediat, puis d'ajouter l'autre après un an ou deux de pratique.


Le bon choix est celui qui repond a votre projet

Le quechua et l'aymara sont deux langues vivantes, porteuses de cultures millenaires, de cosmovisions distinctes et d'histoires de resistance. Aucune n'est "meilleure" que l'autre dans l'absolu.

Si vous hesitez encore, posez-vous une question simple : ou voulez-vous aller, et avec qui voulez-vous parler ?

Si la reponse est Cusco, la Vallee Sacree ou l'Equateur : le quechua vous attend.

Si la reponse est La Paz, El Alto ou les rives du lac Titicaca : l'aymara est votre langue.


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Sources