Expressions du quotidien en derja tunisienne
En Tunisie, on ne passe pas de l'arabe littéral des manuels à la conversation de rue sans transition : au café, au marché ou entre amis, tout se dit en derja, le dialecte tunisien. Ce sont quelques expressions toutes simples qui ouvrent les portes : un salut chaleureux, un « merci » qui souhaite la santé, une question sur la famille. Dans cet article, vous allez découvrir les formules que les Tunisiens utilisent vraiment au quotidien, toutes tirées de leçons enregistrées par des professeurs natifs. Vous verrez aussi comment elles s'enchaînent dans de vrais échanges, et les pièges à éviter quand on débute.
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Le contexte culturel : une langue de la relation
La derja tunisienne est d'abord une langue orale. Elle se transmet en famille, dans la rue, dans les cafés, et elle s'écrit surtout de manière informelle : SMS, réseaux sociaux, messages entre amis. C'est pour cela que vous la verrez très souvent écrite en caractères latins, avec des chiffres pour noter les sons qui n'existent pas en français. Ce système, qu'on appelle parfois « arabizi », est exactement celui qu'utilisent les phrases de cet article.
Voici les correspondances les plus utiles :
- 3 note un son guttural profond, comme dans 3aslema /ʕæsleːmæ/ (salut).
- 7 note un « h » expiré et rauque, comme dans hamdullah /7æmdʊlːæ/ (grâce à Dieu) ou 7lou /ħluː/ (beau, doux).
- 9 note un « q » prononcé au fond de la gorge, comme dans na9ra /naqɾaː/.
- 8 note un « r » grasseyé, proche du « r » français, comme dans 8odwa /ɣudwa/ (demain).
- 5 sert souvent à noter le son « kh », comme la jota espagnole : on le retrouve dans 5obz, 5ouya ou 5edma, et on le voit aussi écrit « kh », comme dans nekhdem /nɛxdɛm/.
Les Tunisiens eux-mêmes en plaisantent. Dans l'une des leçons enregistrées, un apprenant résume bien la difficulté : Ey, ama 3 w 7 s3ab ! (Oui, mais le 3 et le 7 sont difficiles !). Rassurez-vous, avec de l'écoute régulière, l'oreille s'habitue vite.
Autre trait culturel essentiel : les expressions du quotidien sont pleines de souhaits. On ne dit pas simplement « merci », on souhaite la santé : ya3tik essaha. On ne répond pas seulement « ça va », on ajoute hamdullah. On demande des nouvelles de la famille avant de parler affaires. Ces formules ne sont pas de la politesse décorative : elles construisent le lien entre les personnes, et un étranger qui les utilise est immédiatement accueilli avec le sourire.
Enfin, l'orthographe varie beaucoup. Comme il n'existe pas de norme écrite officielle pour la derja en caractères latins, un même mot peut s'écrire de plusieurs façons. Vous verrez par exemple Asslema, Aslema, 3aslema ou 3slema pour dire « salut », et labès, labess ou labes pour « ça va ». Ce n'est pas une erreur : c'est la réalité de l'écrit tunisien.
Le vocabulaire essentiel du quotidien
Voici les mots et formules que vous entendrez le plus souvent. La prononciation est indiquée en alphabet phonétique, telle que relevée dans les leçons.
| Derja tunisienne | Prononciation | Traduction |
|---|---|---|
| 3aslema | /ʕæsleːmæ/ | salut |
| sba7 el kher | /sbæː7 ɛl xiːr/ | bonjour (matin) |
| labes | /læbɛs/ | bien / ça va |
| hamdullah | /7æmdʊlːæ/ | grâce à Dieu |
| behi | /baːhi/ | bien / d'accord |
| barcha | /bærʃa/ | beaucoup |
| y3aychek | /jʕæjʃɛk/ | merci |
| 3ayshek | /ʕajʃɛk/ | s'il te plaît (que tu vives) |
| samahni | /samaħni/ | excuse-moi, pardon |
| bess7a | /bɛsˤːħa/ | avec santé (après un achat) |
| inshallah | /inʃaːlːah/ | si Dieu le veut |
| mabrouk | /mabruːk/ | félicitations |
| sahbi | /sahbi/ | mon ami |
| aya | /aja/ | allez, allons-y |
| ma3a slema | /mæʕæ slæːmæ/ | au revoir |
Quelques remarques pour bien utiliser ce tableau :
- behi (qu'on voit aussi écrit bahi) est le mot à tout faire : il signifie « bien », « d'accord », « ok ». Vous l'entendrez des dizaines de fois par jour.
- 3ayshek et y3aychek viennent de la même idée : souhaiter longue vie à son interlocuteur. Littéralement, « que tu vives ». C'est une formule très tunisienne, à la fois pour demander et pour remercier.
- bess7a se dit après un achat, un repas ou un nouveau vêtement : on souhaite à l'autre d'en profiter en bonne santé.
- aya sert à relancer une conversation ou à pousser à l'action : « allez », « bon ».
Exemples et dialogues : les expressions en situation
Les expressions prennent tout leur sens dans un échange. Voici plusieurs dialogues enregistrés par des professeurs natifs, classés par situation.
Saluer un ami
Entre amis, la salutation est toujours suivie d'une question sur la forme, et la réponse renvoie systématiquement la question :
Asslema sahbi! chnaw ahwelek, labès ? - Salut mon ami ! Comment ça va ? Labès, hamdoullah! W enti? - Ça va, Dieu merci ! Et toi ? Hay behi, Fech taamel? - Très bien. Qu'est-ce que tu fais ? Bech Nemshi l'souk. Tji maaya? - Je vais au marché. Tu viens avec moi ?
Une version encore plus familière, entre copains :
Aslema 5ouya! Chnaw 7walek? - Salut frérot ! Comment ça va ? El hamdoullah, labess. W enti? - Grâce à Dieu, ça va. Et toi ? Labess. Aya, chnowa 3andek jdid? - Ça va. Alors, quoi de neuf ? Mafama chey jdid. Bech nemchi, bslema! - Rien de neuf. Je dois y aller, au revoir ! Bslema, ya3tik essaha! - Au revoir, merci (santé) !
Remarquez Aya qui relance la discussion, et ya3tik essaha utilisé ici pour prendre congé : la formule sert à remercier, mais aussi à saluer chaleureusement.
Demander des nouvelles de la famille
En Tunisie, demander des nouvelles de la famille fait partie de la conversation ordinaire :
Aslema Rania! Chnaw 7walik? - Salut Rania ! Comment ça va ? Behi, ama ta3bena chwaya. 3andi barcha 5edma. - Bien, mais un peu fatiguée. Beaucoup de boulot. Allah y3inek! El 3ayla labess? - Que Dieu t'aide ! La famille va bien ?
Allah y3inek! est la réponse naturelle quand quelqu'un dit qu'il est fatigué ou débordé. On peut aussi ouvrir directement sur la famille : Ahla, chnaw 7wel l3ayla? (Salut, comment va la famille ?).
Parler de ce qu'on fait
Chnawa ta3mel tawa? - Qu'est-ce que tu fais maintenant ? Hani na9ra. W enti? - Je suis en train de lire. Et toi ? Menich na3mel f chay. Bech nemchi lel 9ahwa. - Je ne fais rien. Je vais aller au café. Behi, hani bech nji m3ak. - Ok, je vais venir avec toi.
Notez hani devant le verbe : il exprime l'action en cours (« je suis en train de »), et bech devant un verbe annonce une intention ou un futur proche (« je vais »).
Se présenter
3slema! Ena Hichem. W enti? - Salut ! Moi c'est Hichem. Et toi ? 3slema! Ena Claire, min Fransa. W enti, mnin? - Salut ! Moi c'est Claire, de France. Et toi, d'où ? Min Sfax. Ena nekhdem mouhandis. W enti? - De Sfax. Je suis ingénieur. Et toi ? Ena talba. Ena netaallem tounsi! - Je suis étudiante. J'apprends le tunisien ! Mabrouk! sahel tousni , bech tet3allem fissa3. - Félicitations ! Le tunisien est facile, tu vas apprendre vite.
Et si quelqu'un vous demande si vous parlez la langue :
Tahki tounsi? - Tu parles tunisien ? Chwaya. Hani netaallem. - Un peu. Je suis en train d'apprendre. Yaatik Saha ! sahel Tounsi ? - Bien ! Le tunisien est facile.
Cette petite phrase, Chwaya. Hani netaallem., est sans doute la plus rentable à mémoriser : elle montre votre bonne volonté et déclenche presque toujours une réaction bienveillante.
Cas concret : au café et devant le stand de lablabi
Mettons tout cela en pratique dans deux scènes typiques de la vie tunisienne.
Commander un café
Le café est une institution. On y passe du temps, on y discute, et la commande est souvent rapide :
3aslema! N7eb wa7da 9ahwa tounsia. - Salut ! Je veux un café tunisien. B soker walla morra? - Avec sucre ou amer ? 7ather! 5amsa dinar el kol. - Tout de suite ! Cinq dinars en tout. Hak, ya3tik essaha. - Voilà, merci.
Chez des amis, on vous proposera plutôt à boire :
A3tini chwaya mea, brabi. - Donne-moi un peu d'eau, s'il te plaît. Hak el mea. T7eb 9ahwa zeda ? - Voici l'eau. Tu veux aussi un café ? Ey, 9ahwa tounsia b chwaya soker. - Oui, un café tunisien avec un peu de sucre. W 5obz? 3andna tabouna jdida. - Et du pain ? On a du tabouna frais.
Deux mots reviennent sans cesse : Hak (voilà, tiens), quand on tend quelque chose, et chwaya (un peu), qu'on utilise aussi bien pour le sucre que pour parler de son niveau de langue.
Acheter un lablabi
Le lablabi, soupe de pois chiches très populaire, se commande souvent dans de petites gargotes. Voici l'échange complet :
Aslema! 3ayshek brabi, a3tini wa7ed lablabi. - Salut ! S'il te plaît, donne-moi un lablabi. Hak, Sa7a! - Voilà, santé ! Ya3tik essaha! B 9adech ? - Merci ! Combien ? Dinar w noss. Sahha w hana. - Un dinar et demi. Santé et bonheur.
Observez le jeu de souhaits : le vendeur dit Sa7a! en servant, le client répond Ya3tik essaha!, et le vendeur conclut par Sahha w hana. On échange trois vœux de santé en quatre répliques : c'est cela, l'esprit des expressions tunisiennes.
Négocier au marché
Au souk, on ne paie pas toujours le premier prix annoncé :
Ghali barsha! Thalatha dinar? - C'est très cher ! Trois dinars ? Arba'a dinar, hathi el-ghala bnina barcha! - Quatre dinars, ces fruits sont très délicieux !
barsha (ou barcha) signifie « beaucoup » ou « très ». Avec Ghali barsha!, vous ouvrez poliment la négociation.
Récap et erreurs fréquentes
Avant de passer à la pratique, voici l'essentiel à retenir :
- Saluer : 3aslema (et ses variantes) pour « salut », sba7 el kher pour « bonjour » le matin.
- Demander des nouvelles : Chnaw 7walek?, puis El 3ayla labess? pour la famille.
- Répondre : Labès, hamdoullah! W enti? Ne laissez jamais la question sans la renvoyer.
- Remercier : ya3tik essaha ou y3aychek.
- Demander poliment : ajoutez 3ayshek ou brabi à votre demande.
- Prendre congé : bslema ou ma3a slema.
- Réagir : mabrouk pour féliciter, Allah y3inek! pour encourager, inshallah pour un projet futur.
Les erreurs à éviter
Oublier de renvoyer la question. Répondre seulement labes sans ajouter W enti? paraît sec. Le renvoi est un réflexe de politesse.
Confondre les deux usages de la santé. Sa7a! ou bess7a se disent à quelqu'un qui reçoit quelque chose (un plat, un achat). ya3tik essaha se dit à quelqu'un qui vous donne quelque chose ou vous rend service. Le vendeur dit le premier, le client répond le second.
S'inquiéter de l'orthographe. Ne bloquez pas sur Aslema ou 3aslema, labès ou labess : toutes ces formes circulent. Concentrez-vous sur la prononciation.
Ignorer le masculin et le féminin. Certains adjectifs changent selon le genre : Far7an (content) devient far7ana au féminin, 7lou (beau) devient 7louwa (belle). De même, Hichem dit Ena nekhdem mouhandis tandis que Claire se présente avec Ena talba.
Négliger les chiffres de l'arabizi. Lire 3 ou 7 comme des chiffres, ou les ignorer, change complètement le mot. Prenez le temps d'écouter comment un natif les prononce.
Pour aller plus loin
Les expressions du quotidien s'apprennent surtout à l'oreille. Lire ya3tik essaha ne suffit pas : il faut entendre la mélodie de la phrase, le son du 3, le rythme d'une négociation au marché. C'est pourquoi les cours de derja tunisienne sur Targumi s'appuient sur des audios enregistrés par des professeurs natifs : chaque phrase de cet article provient de ces leçons.
Quelques conseils pour progresser :
- Répétez les dialogues à voix haute, en jouant les deux rôles. Les échanges courts du café ou du lablabi sont parfaits pour commencer.
- Apprenez les formules par paires : question et réponse, demande et remerciement. Chnaw 7walek? appelle Labès, hamdoullah! W enti?, Hak appelle ya3tik essaha.
- Enrichissez votre vocabulaire de base avec des mots utiles comme tawa (maintenant), 8odwa (demain), jdid (nouveau), Lazem (il faut) ou Najjem (pouvoir).
- Osez la phrase magique : Chwaya. Hani netaallem. Elle vous vaudra patience et encouragements.
Si vous ne savez pas par où commencer, faites le test de niveau proposé plus haut : il vous orientera vers les leçons adaptées à votre profil.
Conclusion
Les expressions du quotidien en derja tunisienne sont peu nombreuses mais extrêmement présentes : un 3aslema pour saluer, un labès, hamdoullah pour répondre, un ya3tik essaha pour remercier, et vous pouvez déjà tenir une petite conversation au café ou au marché. Ce qui compte, c'est l'esprit de ces formules : on souhaite la santé, on demande des nouvelles de la famille, on renvoie toujours la question. Maîtrisez ces réflexes, écoutez des voix natives, et les Tunisiens vous le diront sans doute eux-mêmes : Mabrouk! Vous êtes sur la bonne voie. Bslema!